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Le blog estampillé Littérature 2.0

Chroniques littéraires et observateur de la dématérialisation du Livre

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jeudi 13 mars 2014

Les Contrerimes de Paul-Jean Toulet

Je vous parlais dernièrement de Premier bilan après l'Apocalypse de Frédéric Beigbeder où celui-ci présente les 100 livres qui ont le plus compté dans sa vie. De façon tout à fait surprenante le poète Paul-Jean Toulet y apparaît deux fois: à la 61 ème place avec Mon amie Nane publié en 1905 mais surtout à la 6 ème place avec son recueil le plus connu Les Contrerimes (1921, à titre posthume).

La contrerime dont Toulet est donc l'instigateur est un quatrain d'une construction particulière mais que je me refuserais à expliquer dans ce billet pour n'en garder que la grâce. Alors que celui-ci est toujours considéré comme un poète mineur, son style offrant une poésie courte (où se succède donc les contrerimes) mais non dénuée de nuances gagnerait à revenir en grâce (qu'elle n'a jamais pourtant perdue) au temps de l’avènement de la lecture numérique où les textes longs sont de plus en plus rejetés, zapping oblige. Une petite contrerime entre deux textos un mail et un petit tour sur les réseaux sociaux est moins compliquée à placer que Naissance de Yann Moix (1200 pages) et revêt l'avantage de l'exhaustivité.

Et pour la petite histoire, il n'est pas si étonnant de trouver Toulet dans le top 100 de Beigbeder, les deux auteurs ayant en commun  le village de Guéthary.

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L’hiver bat la vitre et le toit. 
 Il fait bon dans la chambre, 
À part cette sale odeur d’ambre 
Et de plaisir. Mais toi, 
 Les roses naissent sur ta face 
 Quand tu ris près du feu... 
Ce soir tu me diras adieu, 
 Ombre, que l’ombre efface.

***
La vie est plus vaine une image 
Que l’ombre sur le mur. 
Pourtant l’hiéroglyphe obscur 
Qu’y trace ton passage
 
M’enchante, et ton rire pareil 
Au vif éclat des armes ; 
Et jusqu’à ces menteuses larmes 
Qui miraient le soleil. 

Mourir non plus n’est ombre vaine. 
La nuit, quand tu as peur, 
N’écoute pas battre ton cœur : 
C’est une étrange peine.

AL

mercredi 19 février 2014

Le Vase brisé de Sully Prudhomme

Vous ne le savez peut-être pas mais la France est en tête au palmarès du Nobel de littérature. Avec 14 lauréats, la France devance les États-Unis qui en compte 12. Le Royaume-Uni complète le podium avec 10 primés.

Vous vous souvenez peut-être du dernier récipiendaire français, l'écrivain franco-mauricien J.M.G. Le Clézio couronné en 2008 mais saviez-vous que le premier Nobel de littérature décerné en 1901 le fut pour un autre français, le poète Sully Prudhomme ? Pas si sûr d'autant que ce dernier est loin d'être le poète français le plus populaire aujourd'hui.



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Il a pourtant laissé une oeuvre dense de plusieurs recueils dont le premier publié en 1865, Stances et poèmes d'où est tiré son plus célèbre poème, Le vase brisé, métaphore du cœur brisé par un chagrin d'amour.

Le Voici:


Le vase où meurt cette verveine
D'un coup d'éventail fut fêlé ;
Le coup dut l'effleurer à peine :
Aucun bruit ne l'a révélé.

Mais la légère meurtrissure,
Mordant le cristal chaque jour,
D'une marche invisible et sûre,
En a fait lentement le tour.

Son eau fraîche a fui goutte à goutte,
Le suc des fleurs s'est épuisé ;
Personne encore ne s'en doute,
N'y touchez pas, il est brisé.

Souvent aussi la main qu'on aime,
Effleurant le cœur, le meurtrit ;
Puis le cœur se fend de lui-même,
La fleur de son amour périt ;

Toujours intact aux yeux du monde,
Il sent croître et pleurer tout bas
Sa blessure fine et profonde ;
Il est brisé, n'y touchez pas.


AL

lundi 19 août 2013

Pour faire le portrait d'un oiseau de Jacques Prévert in Paroles

Je suis encore de ceux à qui l'on faisait lire de la poésie à l'école. J'ai beaucoup de respect pour Jean-Jacques Goldman ou Grand Corps Malade (que j'ai d'ailleurs mis à l'honneur dans la rubrique "lectures" de Dandelion dans son précédent billet) mais de les voir au programme du Bac français me laisse perplexe.

Ainsi, certains collégiens d'aujourd'hui arrivent au lycée sans avoir découverts des poètes français majeurs comme Paul Verlaine ou Jacques Prévert qui n'y sont plus étudiés ensuite. J'ai pu discuter de ce fait avec certains jeunes instituteurs qui les ont volontairement laissés de coté, apparemment trop difficiles à aborder pour certains élèves d'aujourd'hui. Ces instituteurs n'évoluent pas dans des collèges prestigieux, mais ceux-ci ne sont pas non plus situés dans les fameuses ZEP (Zone d'éducation prioritaire)...

Ainsi , la chanson Là-bas de JJG et le Slam de Grand Corps Malade ont remplacé nos poètes du 20 ème siècle.

Alors, pour qu'il tombe moins vite dans l'oubli, je vous propose un des poèmes de Jacques Prévert du recueil Paroles, dans lequel sont compilés certains des plus connus de ses textes.  

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Pour faire le portrait d'un oiseau


A Elsa Henrique


Peindre d'abord une cage
avec une porte ouverte
peindre ensuite
quelque chose de joli
quelque chose de simple
quelque chose de beau
quelque chose d'utile
pour l'oiseau

Placer ensuite la toile contre un arbre
dans un jardin
dans un bois
ou dans une forêt
se cacher derrière l'arbre
sans rien dire
sans bouger...

Parfois l'oiseau arrive vite
mais il peut aussi bien mettre de longues années
avant de se décider

Ne pas se décourager
attendre
attendre s'il le faut pendant des années
la vitesse ou la lenteur de l'arrivée
de l'oiseau n'ayant aucun rapport
avec la réussite du tableau

Quand l'oiseau arrive
s'il arrive
observer le plus profond silence
attendre que l'oiseau entre dans la cage
et quand il est entré
fermer doucement la porte avec le pinceau
puis
effacer un à un les barreaux
et ayant soin de ne toucher aucune des plumes de l'oiseau
faire ensuite le portrait de l'arbre
en choisissant la plus belle de ses branches
pour l'oiseau
peindre aussi le vert feuillage et la fraîcheur du vent
la poussière du soleil
et le bruit des bêtes de l'herbe dans la chaleur de l'été
et puis attendre que l'oiseau se décide à chanter

Si l'oiseau ne chante pas
c'est mauvais signe
mais s'il chante c'est bon signe
signe que vous pouvez signer
alors vous arrachez tout doucement
une des plumes de l'oiseau

et vous écrivez votre nom dans un coin du tableau.
AL

Liens:


Un site en hommage à Jacques Prévert :  http://xtream.online.fr/Prevert/



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mardi 6 août 2013

4 Saisons de Grand Corps Malade in Enfant de la Ville

Second volet de la toute nouvelle rubrique de Dandelion "Lectures". En lumière cette semaine, Grand Corps Malade dont je vous ai parlé il y a quelques temps dans le cadre du billet consacré à Patients.

4 Saisons. C'est par le truchement de ce slam - mais j'ose le dire, de ce poème - tiré de l'album Enfant de la ville que j'ai découvert et ai été séduit à la fois par l'artiste que par la discipline qu"il a mis en lumière.

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Si comme beaucoup, vous ne considérez pas le slam comme un art littéraire à part entière, ce texte va assurément vous faire changer d'avis.

Magnifiquement accompagné par le piano de son acolyte S Petit Nico, ne refermez pas cette page sans avoir écouté, une fois votre lecture achevée, la vidéo agrémentant ce billet.

Grand Corps Malade - 4 Saisons


A l'arrivée du mois de décembre 
j'ai bien regardé, 
la hauteur de ciel descendre
et l'hiver arriver

j'étais presque content de le voir
en l'observant se déployer
j'ai mis une veste au-dessus de ma veste
pour pas trop cailler

j'ai vu la nuit qui tombait tôt
mais les gens qui marchaient plus vite
j'ai vu la chaleur des bistrots
avec de la buée sur les vitres

là dessus la nature est fidèle
j'ai vu le jour se lever tard
j'ai vu les guirlandes de Noël
qui me foutent le cafard ?
j'ai aimé avoir les mains gelées
pour les mettre au fond de mes poches
j'ai adoré marcher dehors
quand tu sais que la maison est proche

j'ai souris bêtement 
en voyant qu'il n'y avait plus 
de fleurs sur les balcons
j'ai regardé le ciel tout blanc
y avait même des flocons

certains matins j'ai vu que le givre 
avait squatté derrière les fenêtres
j'ai vu les gens revenir du ski
avec la marque des lunettes

je commençais juste à m'y habituer
mais les jours ont rallongé
j'ai compris que le printemps
allait emménager

le mois de mars avait tracé 
en un battement de cils
et on m'a dit qu'en avril 
faut pas se découvrir d'un fil

mas moi j'ai peur de rien
alors malgré les dictons vieillots
j'ai enlevé une de mes deux vestes
pour pas avoir trop chaud

j'ai vu les arbres avoir des feuilles
et les filles changer de godasses
j'ai vu les bistrots ouvrir plus tard
avec des tables en terrasses



y avait pleins de couples qui s'embrassaient
c'est les hormones, ça réagit
c'est la saison des amours 
et la saison des allergies

c'est vrai qu j'ai eu le nez qui coule
et je me suis frotté les yeux 
mais j'ai aimé la chair de poule
pendant un coup de vent affectueux

sur les balcons ça bourgeonnait
j'ai ri bêtement à cette vision
j'ai regardé le ciel bleu-pâle
y avait même des avions

ma factrice a ressorti le vélo
j'étais content pour elle
content aussi pour le daron
qui aime le retour des hirondelles

je commençais juste à m'y habituer
mais le thermomètre a augmenté
j'ai compris ce qui nous pendait au nez
c'était l'été

au mois de juin an change de teint
fini d'être albinos
c'est la période des examens
et puis celle de Roland Garros

ça sent les vacances à plein nez
il va être l'heure de se tirer
moi j'ai enlevé ma dernière veste
pour pas transpirer

j'ai vu qu'il faisait encore jour
même après le début du film
pour ceux qui ont des poignées d'amour
il est trop tard pour le régime

les mecs sont assez excités
et ça les préoccupe
que les filles sortent leurs décolletés
et leurs mini-jupes

j'ai aimé rechercher l'ombre
quand il y avait trop de soleil
j'ai aimé dormir sans la couette
pour rafraîchir le sommeil

sur les balcons c'était la jungle
il y avait plein de fleur et de feuillage
j'ai regardé le ciel tout bleu
il y avait même pas de nuages



j'ai adoré conduire la nuit
la vitre ouverte en grand
avec le bras gauche de sorti
qui fait un bras de fer contre le vent

je commençais juste à m'y habituer
mais j'ai vu une fleur fanée
j'ai compris que l'automne 
était déterminé

c'est surtout à partir d'octobre
c'est la saison la plus austère
moi bizarrement je la trouve noble
c'est celle qui a le plus de caractère

j'ai vu les feuilles qui tournoyaient
comme des ballons de baudruche
j'ai remis une de mes vestes
avec une capuche

j'ai vu la pluie, j'ai vu le vent
les rayons de soleil malades
j'ai vu les K-ways des enfants
qui partent aux châtaignes en ballade

j'ai marché dans les feuilles mortes
et sur les trottoirs mouillés
j'ai vu les parcs changer de couleurs
ils étaient tout rouillés

j'ai aimé les lumières de la ville
qui se reflètent dans les flaques
et les petites bourrasques de vent
qui mettent les brushings en vrac

sur les balcons y avait que des branches
sans feuilles et sans raisons
j'ai regardé le ciel tout gris
y avait même plus d'horizon

et puis l'hiver est revenu
puis les saisons se sont perpétuaient
les années passent, la vie aussi
on commençait juste à s'y habituer

on est les témoins impuissants
du temps qui trace, du temps qui veut
que les enfants deviennent des grands
.et que les grands deviennent des vieux.........


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lundi 29 juillet 2013

Novembre de Michel Houellebecq in Configuration du dernier rivage

Premier billet de la nouvelle rubrique "Lectures" de Dandelion dans laquelle vous retrouverez donc des lectures diverses et variées, poèmes mais aussi textes de chansons, slam, nouvelles de diverses horizon ; le seul critère de choix étant de m'avoir marqué, ému, interloqué au point de vouloir les partager.

Et puisque je referme tout juste Configuration du dernier Rivage, c'est ainsi Michel Houellebecq qui aura l'honneur de l'inaugurer.





NOVEMBRE

Je suis venu dans le café au bord du fleuve,
Un peu vieilli un peu blasé
J'ai mal dormi dans un hôtel aux chambres neuves
Je n'ai pas pu me reposer.

Il y a des couples et des enfants qui marchent ensemble
Dans la paix de l'après-midi
Il y a même des jeunes filles qui te ressemblent
Dans les premiers pas de leur vie.

Je te revois dans la lumière,
Dans les caresses du soleil
Tu m'as donné la vie entière
Et ses merveilles.

Je suis venu dans le jardin ou tu reposes
Environnée par le silence
Le ciel tombait et le ciel se couvrait de rose,
Et j'ai eu mal de ton absence.

Je sens ta peau contre la mienne,
Je m'en souviens je m'en souviens
Et je voudrais que tout revienne,
Ce serait bien.

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dimanche 28 juillet 2013

Configuration du dernier rivage de Michel Houellebecq

Tout le monde connait, sans forcement l'avoir lu d'ailleurs, l'écrivain Michel Houellebecq. Depuis, son premier roman, Extension du domaine de la lutte (1994), il n'a cessé de recruter toujours plus de partisans autant que de détracteurs.

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On connait moins le Michel Houellebecq poète. Et pourtant, c'est grâce à son premier recueil de poésie, La poursuite du bonheur (1991), qu'il connait son premier succès avec le Prix Tristant-Tzara en 1992.

Après avoir obtenu la consécration avec le Goncourt 2010 pour La Carte et le territoire, Michel Houellebecq revient en 2013 à ses premières amours avec un nouveau recueil de poèmes, Configuration du dernier rivage (2013), on ne peut s'y tromper, au titre fortement Houellebecquien.

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Par la mort du plus pur
Toute joie est invalidée
La poitrine est comme évidée,
Et l’œil en tout connaît l'obscur.

Il faut quelques secondes
Pour effacer un monde

Fort est de constater que la consécration nationale suprême pour un romancier français n'a pas engendré un surcroît d'optimisme dans son écriture. La mort donc, l'amour et puis évidement la mort de l'amour et tout ce qui y conduit, un thème récurent chez Houellebecq sont bien présents dans Configuration du dernier rivage.

Et comme si ce recueil avait été construit pareil à l'un de ses romans, nous arrivons page 41 à la troisième partie du recueil.


Et oui, à l'image de ses romans, Houellebecq passe également et sans transition, dans sa poésie du lugubre, du déprimant:

Je ne reviendrai pas
Je ne reviendrai plus
Je ne suis pas d'ici,
Le soleil m'abat
Le soleil me tue
Je n'ai pas envie.

La journée est là,
Elle se reproduit
Le danseur s'en va,
Personne ne le suit.

au sexe parfois très hard:
J'ai connu bien des aventures,
Des préservatifs usagés
J'ai même visité la nature,
Et je l'ai trouvé mal rangée.

J'ai traversé le Pentothal,
J'ai bu des Tequila Sunrise
Ma vie est un échec total,
I know the moonlight paradise.

Et celui-ci est sans doute le plus "léger" de cette troisième partie.

Mais ne fuyez surtout pas. Configuration du dernier rivage est parsemé de véritables bijoux, qui raviront les amateurs de poésie et dont un dernier apparaîtra encore dans Dandelion et sa nouvelle catégorie que Michel Houellebecq aura l'honneur d'inaugurer et qui s'intitulera sobrement "Lectures".

Pour ses plus grands contempteurs, je ne mentirai pas, passez votre chemin, Michel Houellebecq ne changera jamais.

AL

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mercredi 13 mars 2013

Les Neiges du Kilimandjaro de Robert Guédiguian

Comme pour le précédent message, Les Neiges du Kilimandjaro de Robert Guédiguian, n'est pas une adaptation . Mais à l'instar d'Alceste à bicyclette il fait bien écho à une oeuvre littéraire. Et même si celle-ci n'est pas aussi criante que Le Misanthrope pour Alceste à bicyclette, elle me permet tout de même de parler d'un bon film et de (re)découvrir que Victor Hugo était également un incroyable poète.

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Les pauvres gens

Il est nuit. La cabane est pauvre, mais bien close.
Le logis est plein d'ombre et l'on sent quelque chose
Qui rayonne à travers ce crépuscule obscur.
Des filets de pêcheur sont accrochés au mur.
Au fond, dans l'encoignure où quelque humble vaisselle
Aux planches d'un bahut vaguement étincelle,
On distingue un grand lit aux longs rideaux tombants.
Tout près, un matelas s'étend sur de vieux bancs,
Et cinq petits enfants, nid d'âmes, y sommeillent
La haute cheminée où quelques flammes veillent
Rougit le plafond sombre, et, le front sur le lit,
Une femme à genoux prie, et songe, et pâlit.
C'est la mère. Elle est seule. Et dehors, blanc d'écume,
Au ciel, aux vents, aux rocs, à la nuit, à la brume,
Le sinistre océan jette son noir sanglot.

II

L'homme est en mer. Depuis l'enfance matelot,
Il livre au hasard sombre une rude bataille.
Pluie ou bourrasque, il faut qu'il sorte, il faut qu'il aille,
Car les petits enfants ont faim. Il part le soir
Quand l'eau profonde monte aux marches du musoir.
Il gouverne à lui seul sa barque à quatre voiles.
La femme est au logis, cousant les vieilles toiles,
Remmaillant les filets, préparant l'hameçon,
Surveillant l'âtre où bout la soupe de poisson,
Puis priant Dieu sitôt que les cinq enfants dorment.
Lui, seul, battu des flots qui toujours se reforment,
l s'en va dans l'abîme et s'en va dans la nuit.
Dur labeur ! tout est noir, tout est froid ; rien ne luit.
Dans les brisants, parmi les lames en démence,
L'endroit bon à la pêche, et, sur la mer immense,
Le lieu mobile, obscur, capricieux, changeant,
Où se plaît le poisson aux nageoires d'argent,
Ce n'est qu'un point ; c'est grand deux fois comme la chambre.
Or, la nuit, dans l'ondée et la brume, en décembre,
Pour rencontrer ce point sur le désert mouvant,
Comme il faut calculer la marée et le vent !
Comme il faut combiner sûrement les manoeuvres !
Les flots le long du bord glissent, vertes couleuvres ;
Le gouffre roule et tord ses plis démesurés,
Et fait râler d'horreur les agrès effarés.
Lui, songe à sa Jeannie au sein des mers glacées,
Et Jeannie en pleurant l'appelle ; et leurs pensées
Se croisent dans la nuit, divins oiseaux du coeur.

III

Elle prie, et la mauve au cri rauque et moqueur
L'importune, et, parmi les écueils en décombres,
L'océan l'épouvante, et toutes sortes d'ombres
Passent dans son esprit : la mer, les matelots
Emportés à travers la colère des flots ;
Et dans sa gaine, ainsi que le sang dans l'artère,
La froide horloge bat, jetant dans le mystère,
Goutte à goutte, le temps, saisons, printemps, hivers ;
Et chaque battement, dans l'énorme univers,
Ouvre aux âmes, essaims d'autours et de colombes,
D'un côté les berceaux et de l'autre les tombes.

Elle songe, elle rêve. - Et tant de pauvreté !
Ses petits vont pieds nus l'hiver comme l'été.
Pas de pain de froment. On mange du pain d'orge.
- Ô Dieu ! le vent rugit comme un soufflet de forge,
La côte fait le bruit d'une enclume, on croit voir
Les constellations fuir dans l'ouragan noir
Comme les tourbillons d'étincelles de l'âtre.
C'est l'heure où, gai danseur, minuit rit et folâtre
Sous le loup de satin qu'illuminent ses yeux,
Et c'est l'heure où minuit, brigand mystérieux,
Voilé d'ombre et de pluie et le front dans la bise,
Prend un pauvre marin frissonnant, et le brise
Aux rochers monstrueux apparus brusquement.
Horreur ! l'homme, dont l'onde éteint le hurlement,
Sent fondre et s'enfoncer le bâtiment qui plonge ;
Il sent s'ouvrir sous lui l'ombre et l'abîme, et songe
Au vieil anneau de fer du quai plein de soleil !

Ces mornes visions troublent son coeur, pareil
A la nuit. Elle tremble et pleure.

IV
Ô pauvres femmes
De pêcheurs ! c'est affreux de se dire : - Mes âmes,
Père, amant, frère, fils, tout ce que j'ai de cher,
C'est là, dans ce chaos ! mon coeur, mon sang, ma chair ! -
Ciel ! être en proie aux flots, c'est être en proie aux bêtes.
Oh ! songer que l'eau joue avec toutes ces têtes,
Depuis le mousse enfant jusqu'au mari patron,
Et que le vent hagard, soufflant dans son clairon,
Dénoue au-dessus d'eux sa longue et folle tresse,
Et que peut-être ils sont à cette heure en détresse,
Et qu'on ne sait jamais au juste ce qu'ils font,
Et que, pour tenir tête à cette mer sans fond,
A tous ces gouffres d'ombre où ne luit nulle étoile,
Es n'ont qu'un bout de planche avec un bout de toile !
Souci lugubre ! on court à travers les galets,
Le flot monte, on lui parle, on crie : Oh ! rends-nous-les !
Mais, hélas ! que veut-on que dise à la pensée
Toujours sombre, la mer toujours bouleversée !

Jeannie est bien plus triste encor. Son homme est seul !
Seul dans cette âpre nuit ! seul sous ce noir linceul !
Pas d'aide. Ses enfants sont trop petits. - Ô mère !
Tu dis : "S'ils étaient grands ! - leur père est seul !" Chimère !
Plus tard, quand ils seront près du père et partis,
Tu diras en pleurant : "Oh! s'ils étaient petits !"

V

Elle prend sa lanterne et sa cape. - C'est l'heure
D'aller voir s'il revient, si la mer est meilleure,
S'il fait jour, si la flamme est au mât du signal.
Allons ! - Et la voilà qui part. L'air matinal
Ne souffle pas encor. Rien. Pas de ligne blanche
Dans l'espace où le flot des ténèbres s'épanche.
Il pleut. Rien n'est plus noir que la pluie au matin ;
On dirait que le jour tremble et doute, incertain,
Et qu'ainsi que l'enfant, l'aube pleure de naître.
Elle va. L'on ne voit luire aucune fenêtre.

Tout à coup, a ses yeux qui cherchent le chemin,
Avec je ne sais quoi de lugubre et d'humain
Une sombre masure apparaît, décrépite ;
Ni lumière, ni feu ; la porte au vent palpite ;
Sur les murs vermoulus branle un toit hasardeux ;
La bise sur ce toit tord des chaumes hideux,
Jaunes, sales, pareils aux grosses eaux d'un fleuve.

"Tiens ! je ne pensais plus à cette pauvre veuve,
Dit-elle ; mon mari, l'autre jour, la trouva
Malade et seule ; il faut voit comment elle va."

Elle frappe à la porte, elle écoute ; personne
Ne répond. Et Jeannie au vent de mer frissonne.
"Malade ! Et ses enfants ! comme c'est mal nourri !
Elle n'en a que deux, mais elle est sans mari."
Puis, elle frappe encore. "Hé ! voisine !" Elle appelle.
Et la maison se tait toujours. "Ah ! Dieu ! dit-elle,
Comme elle dort, qu'il faut l'appeler si longtemps!"
La porte, cette fois, comme si, par instants,
Les objets étaient pris d'une pitié suprême,
Morne, tourna dans l'ombre et s'ouvrit d'elle-même.

VI

Elle entra. Sa lanterne éclaira le dedans
Du noir logis muet au bord des flots grondants.
L'eau tombait du plafond comme des trous d'un crible.

Au fond était couchée une forme terrible ;
Une femme immobile et renversée, ayant
Les pieds nus, le regard obscur, l'air effrayant ;
Un cadavre ; - autrefois, mère joyeuse et forte ; -
Le spectre échevelé de la misère morte ;
Ce qui reste du pauvre après un long combat.
Elle laissait, parmi la paille du grabat,
Son bras livide et froid et sa main déjà verte
Pendre, et l'horreur sortait de cette bouche ouverte
D'où l'âme en s'enfuyant, sinistre, avait jeté
Ce grand cri de la mort qu'entend l'éternité !

Près du lit où gisait la mère de famille,
Deux tout petits enfants, le garçon et la fille,
Dans le même berceau souriaient endormis.

La mère, se sentant mourir, leur avait mis
Sa mante sur les pieds et sur le corps sa robe,
Afin que, dans cette ombre où la mort nous dérobe,
Ils ne sentissent pas la tiédeur qui décroît,
Et pour qu'ils eussent chaud pendant qu'elle aurait froid.

VII

Comme ils dorment tous deux dans le berceau qui tremble !
Leur haleine est paisible et leur front calme. Il semble
Que rien n'éveillerait ces orphelins dormant,
Pas même le clairon du dernier jugement ;
Car, étant innocents, ils n'ont pas peur du juge.

Et la pluie au dehors gronde comme un déluge.
Du vieux toit crevassé, d'où la rafale sort,
Une goutte parfois tombe sur ce front mort,
Glisse sur cette joue et devient une larme.
La vague sonne ainsi qu'une cloche d'alarme.
La morte écoute l'ombre avec stupidité.
Car le corps, quand l'esprit radieux l'a quitté,
A l'air de chercher l'âme et de rappeler l'ange ;
Il semble qu'on entend ce dialogue étrange
Entre la bouche pâle et l'oeil triste et hagard :
- Qu'as-tu fait de ton souffle ? - Et toi, de ton regard ?

Hélas! aimez, vivez, cueillez les primevères,
Dansez, riez, brûlez vos coeurs, videz vos verres.
Comme au sombre océan arrive tout ruisseau,
Le sort donne pour but au festin, au berceau,
Aux mères adorant l'enfance épanouie,
Aux baisers de la chair dont l'âme est éblouie,
Aux chansons, au sourire, à l'amour frais et beau,
Le refroidissement lugubre du tombeau !

VIII

Qu'est-ce donc que Jeannie a fait chez cette morte ?
Sous sa cape aux longs plis qu'est-ce donc qu'elle emporte ?
Qu'est-ce donc que Jeannie emporte en s'en allant ?
Pourquoi son coeur bat-il ? Pourquoi son pas tremblant
Se hâte-t-il ainsi ? D'où vient qu'en la ruelle
Elle court, sans oser regarder derrière elle ?
Qu'est-ce donc qu'elle cache avec un air troublé
Dans l'ombre, sur son lit ? Qu'a-t-elle donc volé ?

IX

Quand elle fut rentrée au logis, la falaise
Blanchissait; près du lit elle prit une chaise
Et s'assit toute pâle ; on eût dit qu'elle avait
Un remords, et son front tomba sur le chevet,
Et, par instants, à mots entrecoupés, sa bouche
Parlait pendant qu'au loin grondait la mer farouche.

"Mon pauvre homme ! ah ! mon Dieu ! que va-t-il dire ? Il a
Déjà tant de souci ! Qu'est-ce que j'ai fait là ?
Cinq enfants sur les bras ! ce père qui travaille !
Il n'avait pas assez de peine ; il faut que j'aille
Lui donner celle-là de plus. - C'est lui ? - Non. Rien.
- J'ai mal fait. - S'il me bat, je dirai : Tu fais bien.
- Est-ce lui ? - Non. - Tant mieux. - La porte bouge comme
Si l'on entrait. - Mais non. - Voilà-t-il pas, pauvre homme,
Que j'ai peur de le voir rentrer, moi, maintenant !"
Puis elle demeura pensive et frissonnant,
S'enfonçant par degrés dans son angoisse intime,
Perdue en son souci comme dans un abîme,
N'entendant même plus les bruits extérieurs,
Les cormorans qui vont comme de noirs crieurs,
Et l'onde et la marée et le vent en colère.

La porte tout à coup s'ouvrit, bruyante et claire,
Et fit dans la cabane entrer un rayon blanc ;
Et le pêcheur, traînant son filet ruisselant,
Joyeux, parut au seuil, et dit : C'est la marine !

X

"C'est toi !" cria Jeannie, et, contre sa poitrine,
Elle prit son mari comme on prend un amant,
Et lui baisa sa veste avec emportement
Tandis que le marin disait : "Me voici, femme !"
Et montrait sur son front qu'éclairait l'âtre en flamme
Son coeur bon et content que Jeannie éclairait,
"Je suis volé, dit-il ; la mer c'est la forêt.
- Quel temps a-t-il fait ? - Dur. - Et la pêche ? - Mauvaise.
Mais, vois-tu, je t 1 embrasse, et me voilà bien aise.
Je n'ai rien pris du tout. J'ai troué mon filet.
Le diable était caché dans le vent qui soufflait.
Quelle nuit ! Un moment, dans tout ce tintamarre,
J'ai cru que le bateau se couchait, et l'amarre
A cassé. Qu'as-tu fait, toi, pendant ce temps-là ?"
Jeannie eut un frisson dans l'ombre et se troubla.
"Moi ? dit-elle. Ah ! mon Dieu ! rien, comme à l'ordinaire,
J'ai cousu. J'écoutais la mer comme un tonnerre,
J'avais peur. - Oui, l'hiver est dur, mais c'est égal."
Alors, tremblante ainsi que ceux qui font le mal,
Elle dit : "A propos, notre voisine est morte.
C'est hier qu'elle a dû mourir, enfin, n'importe,
Dans la soirée, après que vous fûtes partis.
Elle laisse ses deux enfants, qui sont petits.
L'un s'appelle Guillaume et l'autre Madeleine ;
L'un qui ne marche pas, l'autre qui parle à peine.
La pauvre bonne femme était dans le besoin."

L'homme prit un air grave, et, jetant dans un coin
Son bonnet de forçat mouillé par la tempête :
"Diable ! diable ! dit-il, en se grattant la tête,
Nous avions cinq enfants, cela va faire sept.
Déjà, dans la saison mauvaise, on se passait
De souper quelquefois. Comment allons-nous faire ?
Bah ! tant pis ! ce n'est pas ma faute, C'est l'affaire
Du bon Dieu. Ce sont là des accidents profonds.
Pourquoi donc a-t-il pris leur mère à ces chiffons ?
C'est gros comme le poing. Ces choses-là sont rudes.
Il faut pour les comprendre avoir fait ses études.
Si petits ! on ne peut leur dire : Travaillez.
Femme, va les chercher. S'ils se sont réveillés,
Ils doivent avoir peur tout seuls avec la morte.
C'est la mère, vois-tu, qui frappe à notre porte ;
Ouvrons aux deux enfants. Nous les mêlerons tous,
Cela nous grimpera le soir sur les genoux.
Ils vivront, ils seront frère et soeur des cinq autres.
Quand il verra qu'il faut nourrir avec les nôtres
Cette petite fille et ce petit garçon,
Le bon Dieu nous fera prendre plus de poisson.
Moi, je boirai de l'eau, je ferai double tâche,
C'est dit. Va les chercher. Mais qu'as-tu ? Ça te fâche ?
D'ordinaire, tu cours plus vite que cela.

- Tiens, dit-elle en ouvrant les rideaux, lès voilà!"



C'est de ce poème de Victor Hugo, Les Pauvres Gens que s'est inspiré Robert Guédiguian pour écrire le scénario de son film Les Neiges du Kilimandjaro


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Dans ce drame social qui se déroule dans le quartier de l'Estaque à Marseillle, un couple de quinquagénaire heureux, Michel (Jean Pierre Darroussin) et Marie-Claire (Ariane Ascaride) voit leur existence bouleversée quand ils se retrouvent séquestrés par deux jeunes hommes qui leurs dérobent cartes de crédit, bijoux mais surtout l'enveloppe constituée à l'occasion de leur anniversaire de mariage (les observateurs auront remarqué que ce n'est pas une enveloppe), par leur famille et les anciens collègues du chantier naval de Michel, et destinée à faire un voyage au Kenya.



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La scène du discours (que je vous offre grâce au site vodkaster) est d'ailleurs un pur bijoux et rentre directement dans mon panthéon cinématographique des plus belles déclarations d'amour, car elle est ici double, envers sa compagne Marie-Claire bien sûr, mais aussi sa cause, Michel était un syndicaliste convaincu vouant un véritable culte à ses plus grands théoriciens que sont Jaurès ou Marx.


Alors que beaucoup perdrait le sens de ces valeurs en découvrant l'auteur des faits, le couple à l'instar du 
pécheur et de sa femme dans le poème de Victor Hugo prendra une décision pleine de courage et de folie. C'est ici que les moins courageux qui ne comprennent rien à ce que j'écris doivent lire le poème que je n'ai pas mis dans ce post pour faire joli.


Ce film n'est plus en salle aujourd'hui mais si vous voulez voir un film qui rende hommage au travail, au syndicalisme, à l'amour, à la bonté d'âme, à la musique (Les Neiges du Kilimandjaro de Pascal Danel bien sûr mais aussi Many rivers to cross de Jimmy Cliff et interprété par Joe Cocker) et à la poésie vous savez ce qu'il vous reste à faire.

AL

Liens:

- La bande annonce du film:



- Many rivers to cross interprété par Joe Cocker (Oui c'est vrai, il a quelques problèmes de sudation...):



And now, don’t waste your time on Dandelion and will to read a fucking book !